Ségolène Royal m’a demandé de l’accompagner pour rencontrer le Premier ministre japonais, qui avait souhaité faire la connaissance des deux principaux candidats à l’élection présidentielle, au cours de son bref passage à Paris, le 13 janvier. Ce fut au départ un rendez-vous de courtoisie qui évolua vite vers un surprenant dialogue débordant les vingt minutes prévues par le protocole nippon. Je reprends les éléments que la candidate a relatés à la presse qui l’attendait à la sortie de l’hôtel.
Ségolène commença par déclarer son admiration pour la civilisation japonaise et la réussite économique nippone. Et elle ajouta, avec une joie gourmande, qu’elle entendait aller au Japon en 2008 pour fêter le cent cinquantième anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays (le traité remonte au 9 octobre 1858, au début de l’ère de l’Empereur Meiji) … si les électeurs français en décidaient ainsi. Le plus jeune Premier ministre du Japon (52 ans) souleva une paupière amusée. Ils parlèrent aussi de la non-prolifération nucléaire, sujet qu’elle avait évoqué durant les débats entre les trois candidats socialistes en s’opposant fermement au programme civil iranien, qui pourrait déboucher, faute de surveillance, sur un armement militaire. La Corée du Nord, qui a fait exploser une petite charge nucléaire en octobre, pose la même question à la communauté internationale.
Le Premier ministre japonais, qui partait ensuite pour un sommet asiatique aux Philippines, a repris le propos courtois selon lequel la région Asie-Pacifique cherche à s’inspirer du processus d’intégration européen. Ségolène Royal affirma que l’Europe était en panne et exposa les deux volets de sa stratégie pour la relancer, qu’elle avait abordé durant la primaire socialiste et qu’elle a précisée à la suite de son entretien avec Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg, quelques jours après ce rendez-vous franco-nippon.
Le premier volet consiste à faire la preuve que l’Europe a un impact positif sur la vie quotidienne des Français, en lançant de grandes politiques communautaires sur la recherche, la technologie, l’environnement. Le deuxième volet serait institutionnel. Comment soumettre à referendum un projet de traité, sans pour autant contraindre à revoter les dix-huit pays qui ont déjà dit Oui ? L’idée serait de reprendre dans le projet de traité constitutionnel les première et deuxième parties, sur les droits fondamentaux et sur l’organisation des institutions ; retrancher la troisième partie sur les politiques détaillées, qui sont déjà en œuvre ; et d’ajouter un texte social interprétatif, qui répondrait aux aspirations des Français.
La discussion a aussi abordé la question du vieillissement. Selon les estimations officielles, la faiblesse de la natalité nipponne et l’allongement de la durée de vie devraient ramener la population japonaise de 127 millions d’habitants aujourd’hui à 90 millions en 2055, avec 40% de personnes âgées de plus de 65 ans. Ségolène Royal, comme elle l’a répété à la presse, a dit que les Françaises ont simultanément le taux d’activité et le taux de fécondité les plus élevés d’Europe. Elles ont en effet dépassé le choix entre les enfants ou le travail. Les congés parentaux, pour la mère et pour le père (initiative de la ministre Royal !), les crèches, les écoles maternelles, les mentalités poussent dans le bon sens en France. Dans le cas du Japon, le choix va de plus en plus du côté de l’emploi (le taux de fécondité est de 1,21).
J’ai été impressionné par la réactivité et l’aisance de la candidate à aborder directement des problèmes de fond. Et j’ai aussi mesuré la réflexion approfondie de la candidate sur sa stratégie européenne. Ainsi, pendant ce moment particulier de la campagne présidentielle où les citoyens sont invités à exposer leurs problèmes et leurs aspirations, ce temps de la démocratie participative, la candidate travaille discrètement et sérieusement à définir la politique étrangère de la France qu’elle voudrait mettre en œuvre si elle est élue.
Sur le contenu et la procédure d’une éventuelle relance de l’Europe, les débats d’un colloque franco-britannique plutôt huppé auquel j’ai participé hier et avant-hier, ont apporté matière à réflexion. Côté français perçait une mélancolie de voir un rêve, une sorte de « surmoi » brisé par le Non au referendum. Ceux qui songeaient à restaurer le prestige de la France, en en faisant l’inspiratrice d’un grand dessein européen, où pourraient briller les qualités de nos diplomates, de nos intellectuels et de nos entreprises, sont désenchantés. La foi religieuse en a pris un coup. Les dieux de l’Olympe européen, Monnet et Schuman, de Gaulle et Adenauer, Giscard et Schmidt, Mitterrand et Kohl n’ont pas connu de relève, et les simples mortels doivent se débrouiller dans la gestion quotidienne d’un territoire de plus en plus vaste et compliqué.
Côté britannique, on ressentait une satisfaction discrète de voir que les avocats du Non français avaient fait, sans le vouloir, triompher l’approche londonienne de la construction européenne : un vaste ensemble commercial, dépourvu d’autonomie dans les domaines de la diplomatie et de la sécurité, bref un géant massif mais muet dans les grandes affaires du monde, que domine sans partage l’hyperpuissance américaine. Le fiasco irakien, dont Tony Blair partage la responsabilité avec William W. Bush, empêchait nos amis britanniques d’être trop expansifs.
Sur l’avenir de l’Europe, quatre thèses sont apparues.
La première est de laisser les choses en l’état, tout en arrêtant l’élargissement, qui devient ingérable.
La deuxième thèse, dite « bottom up », a été développée par Peter Mandelson, le commissaire européen au commerce : abandonner toute idée de traité général et agir dans des champs concrets, l’énergie (face à la pression russe), le Moyen-Orient, les migrations et la sécurité, et l’environnement.
La troisième thèse a été exposée par Philippe Herzog : reprendre un traité plus resserré, qui serait soumis au vote démocratique des Parlements nationaux.
Enfin, la quatrième thèse est de soumettre au referendum un nouveau traité, extrait de celui qui a été rejeté par les Français et les Néerlandais, et complété par un volet social. Cette dernière thèse défendue par Elizabeth Guigou, a été fortement combattue par les Britanniques avec un argument simple : Gordon Brown va remplacer Tony Blair cet été et il n’a aucune envie de se lancer dans un referendum très risqué durant les deux années qui viennent. Ce à quoi un parlementaire français a répliqué : soyez sportifs, votre conception de l’Europe a triomphé ; permettez au moins que cette Europe fonctionne ! Et si vous ne le faites pas de votre plein gré, vous y serez contraints comme Mme Thatcher l’a été en acceptant l’Acte unique conçu par Delors, Kohl et Mitterrand, qui contenait pourtant des ferments inquiétants de fédéralisme. Le Royaume-Uni ne prendra plus le risque de sortir de l’Union Européenne, qui apporte tant de bénéfices à son économie, et en particulier à sa place financière.
Ces débats éclairent le projet ambitieux de Ségolène Royal de gagner un referendum français sur un nouveau texte. On sent à quel point seront essentiels les programmes européens faisant la preuve des bénéfices de l’Europe. Quand on sait le temps qu’il faut pour arriver à un consensus à 27, et ensuite pour mettre les machines administratives en route, la tâche est héroïque et l’on comprend que Ségolène Royal anticipe et ne se cantonne pas, comme d’autres, à des discours grandiloquents.
Quel beau défi, qui suppose que les Français reprennent confiance en eux-mêmes et en l’Europe, qui ne serait plus le bouc émissaire commode de nos difficultés intérieures, mais le levier du développement durable, économique, social et écologique !
Alors, adieu la mélancolie, et bonjour à un ardent désir d’avenir européen.
Christian Sautter