Parti socialiste - Débat participatif du 25/01/2007 sur la culture
Du mécénat d'ancien régime au ministère des Affaires culturelles créé en 1959 par la Vè République, l'intervention de l'État dans le domaine de l'art et de la culture a toujours été très forte en France. Après l'action de la direction générale des Beaux-arts de la 3ème République, l'introduction de l'éducation culturelle et artistique durant le Front Populaire, les débuts de la décentralisation théâtrale sous la 4ème République, cette intervention s'est effectuée, dans la seconde moitié du xxème siècle, au travers de politiques culturelles diverses.
Le champ d'action, les objectifs, les moyens et les méthodes ont beaucoup varié. Cependant, les dernières décennies ont permis de préciser un champ d'action spécifique dont les contours, délimités par les attributions des différents départements d'intervention du ministère, conduisent à une définition politico-administrative assez précise du domaine artistique et culturel qui recouvre aujourd'hui:
L'architecture, l'urbanisme et l'environnement, l'archéologie, les archives, les arts plastiques et la photographie, le cinéma, les arts numériques et le multimédia, la langue française et les langues régionales, le livre et la lecture, les musées, le patrimoine, le spectacle vivant (théâtre, musique, danse, cirque, marionnettes, arts de la rue, ... ).
La politique culturelle comprend également plusieurs axes transversaux: culture et handicap, culture et justice, culture à l'hôpital, culture et recherche, culture et éducation populaire, ainsi que l'emploi culturel, l'éducation artistique et culturelle et la création en direction de l'enfance et de la jeunesse, la culture scientifique et technique, le mécénat et les industries culturelles.
Il est évident que devant l'étendue du domaine et des enjeux qui lui sont liés, il paraît souhaitable d'enrichir les trente lignes que lui consacre le programme du parti socialiste. Le débat d'aujourd'hui peut y contribuer en soulignant plusieurs urgences et en suggérant un certain nombre de propositions.
Pour ma part, il me semble d'abord indispensable de réaffirmer quelques principes et de tenter ainsi d'échapper au "ronron technocratique" qui brouille, depuis une vingtaine d'années, la perception de la spécificité d'une politique culturelle de gauche,et j'insiste sur « de gauche ». Sur ce terrain, je me permets de soumettre à votre réflexion et au débat 5 questions.
Première question : Après deux décennies de décentrali-sation administrative, le temps n'est-il pas venu de redéfinir les rôles respectifs de l'administration centrale et des collectivités locales et territoriales; redéfinition sur la base d'une politique culturelle nationale, dotée d'un budget suffisamment important pour lui permettre de conserver, au niveau de l'État des moyens réels d'incitation et d'intervention Oe parle ici de l'État républicain qu'il ne faut pas confondre, bien entendu, avec tel ou tel gouvernement) ?
Dans ce cadre, les collectivités locales et territoriales devraient, naturellement, conserver ou obtenir la responsabilité complète et la disponibilité réelle des moyens leur permettant de définir et mettre en œuvre les déclinaisons spécifiques à leur territoire. De plus, une péréquation entre les régions serait indispensable pour aider celles disposant des moyens les plus faibles, et offrir ainsi à tous les Français les mêmes moyens d'accès à la culture.
Deuxième question : Une politique culturelle républicaine peut-elle, comme c'est aujourd'hui le cas, donner dans les faits la priorité - voire se réduire - au soutien. des industries culturelles, soutien par ailleurs indispensable dans certains cas et sous certaines conditions?
Après avoir souvent basculé entre politique des publics et politique des artistes, le ministère s'est orienté, ces dernières années, non seulement vers une politique des industries culturelles, mais aussi vers une politique industrielle des établissements culturels en leur demandant de se comporter comme des entreprises. Ce basculement progressif avance masqué, notamment derrière le concept, apparemment positif et séduisant, de l'aide à « l'attractivité culturelle du territoire» .
Dès que l'on parle des principes, il est difficile d'éviter les sujets qui fâchent. Il faut pourtant parler ici de la création, de la liberté de l'artiste et de l'insertion sociale de l'art qui, me semble-t-il, sont indissociables. Il s'agit, en particulier, de la manière dont s'établit l'échange entre, d'une part, les formes proposées par l'artiste et, d'autre part, la sensibilité, l'imaginaire et les perceptions, éduquées ou non, des différents publics.
Sur cette question (élément central d'une réflexion sur la démocratisation de l'accès à l'art et à la culture), vous me permettrez de rappeler quelques chiffres concernant les pratiques culturelles des Français (chiffres extraits d'une enquête réalisée en 2000 par l'Insee auprès des personnes de 15 ans et plus).
Au cours des 12 mois précédant l'enquête:
42 % des personnes de 15 ans et plus n'ont lu aucun livre, 50 % ne sont pas allés, même une seule fois, au cinéma,
55 % n'ont visité ni musée, ni exposition, ni monument historique,
71 % ne sont pas allés, même une seule fois, au théâtre ou au concert,
76 % ont écouté de la musique enregistrée avec une moyenne de 5 h par semaine, 86 % n'ont eu aucune pratique artistique en amateur,
77 % ont regardé la TV avec une moyenne de 3 h par jour
C'est cette réalité qui doit être au centre du débat lorsqu'on parle de l'écart entre le travail des créateurs et la majorité de la population. À cet égard, comme dirait Chirac, ceux qui pensent résoudre les problèmes en les nommant, pourraient, après la fracture sociale et la fracture numérique, lancer le concept de fracture culturelle!
Les artistes ne sont évidemment pas (bien qu'on ait parfois tenté de le leur faire croire !) les seuls responsables de cette situation et personne n'a le droit de leur demander de subordonner leurs choix de création à de soi-disant besoins ou goûts du public, définis par on ne sait quelle instance. En revanche, le souci élémentaire de solidarité avec la société dans laquelle ils travaillent implique, de leur part, une prise de conscience qui devrait les conduire à ne pas opposer, au prix d'une négation de toute responsabilité civique, la liberté de création et la réalité incontournable de l'écart.
Hubert Gignoux, metteur en scène et comédien, directeur du Centre Dramatique de l'Ouest puis du Théâtre national de Strasbourg, interrogé il ya quelques années sur la liberté de création par la revue Théâtre Public, répondait: « Je m'inquiète qu'on se donne J'air de revendiquer un privilège mal défini pour une fonction indéfinissable )J.
Certains s'étonneront de cette réponse, inhabituelle de la part d'un artiste. De même, la liberté de création étant depuis des années la tarte à la crème de tous les discours sur la culture, il ne viendrait, à l'esprit d'aucun (ou d'aucune) responsable politique de s'interroger sur ce point. Hubert Gignoux, pionnier de la décentralisation théâtrale, savait, lui (comme beaucoup d'autres professionnels), que le problème n'est pas la liberté d'expression de l'artiste, qui n'est plus en danger dans la société libérale, celle-ci étant maintenant capable de récupérer - et même de subventionner - sa propre contestation.
Le vrai problème est que cette société enlève, physiquement et intellectuellement, la possibilité de bénéficier de ce qu'apportent l'art et la culture, à ceux qui sont réduits, par sa logique mercantile et médiatique, à n'accéder qu'aux «détentes », à «l'entertainment» (comme disent les anglosaxons), offerts à domicile par la société de consommation médiatique. Or, il faut toujours avoir présent à l'esprit que, parmi les besoins fondamentaux de l'homme, le besoin culturel est le seul qui diminue lorsqu'il n'est pas satisfait.
Bien entendu, le fait de mettre en rapport la liberté de l'artiste et le souci élémentaire de solidarité avec la société dans laquelle il veut concrétiser son désir de création, ne doit évidemment pas être compris comme la volonté de limiter administrativement ou idéologiquement sa liberté.
Il s'agit, au contraire, de tenir compte de l'exigence éthique de l'artiste et de sa volonté de maintenir l'oscillation et « la contradiction dialectique entre la fidélité à soi et la fidélité au Monde ». C'est en particulier, au-delà du contenu de l'œuvre, le souci de sa médiation, c'est-à-dire la façon dont s'effectuera la rencontre avec les publics, prioritairement avec ceux qui sont les plus éloignés de la possibilité réelle d'un accès à la culture.
Il faut souligner, à ce sujet, que nombreux sont les artistes et les professionnels qui ont fait, de longue date, le choix de s'interroger sur l'écart. Ceux-là continuent, chacun à sa façon, de se battre sur ce terrain, malgré les immenses difficultés qu'ils rencontrent, très rarement cités ou mis en valeur par les grands médias, fabricant de la notoriété qui conditionne souvent la manne indispensable des subventions.
Cette volonté d'insertion sociale de la création implique aussi, pour ceux qui ont la rrussion d'élaborer, ou de mettre en œuvre, une politique culturelle et artistique, la nécessité d'abandonner les recettes toutes faites et d'engager une véritable réflexion sur les choix qu'ils sont conduits à effectuer.
Sans oublier puisqu'il s'agit de création artistique que, tant du point de vue de l'artiste que de celui qui rencontre l'œuvre, nous sommes d'abord dans le domaine du désir et du plaisir, et y compris dans celui du divertissement de qualité.
Cela nous conduit à la troisième question: N'est-il pas indispensable, aujourd'hui, d'affirmer, par une augmentation substantielle des moyens, l'importance de la création artistique dans toutes les disciplines; et ce avec une priorité donnée
1. à la rencontre avec l'œuvre artistique,
2. à son appropriation par les couches sociales plus larges que celles de l'élite culturelle et des couches moyennes,
3. à l'insertion de l'art dans la réalité sociale, en insistant sur la nécessaire relation entre la responsabilité civique de l'artiste et sa liberté d'expression?
Par ailleurs, je pense qu'il faut encourager, sur tous les terrains, dans toutes les disciplines et pour tous les secteurs d'intervention du ministère, la mise en œuvre d'un développement culturel durable considéré comme un service public et un investissement. Ceci implique naturellement des actions de médiation (ou d'animation, ou d'action culturelle, ou d'éducation populaire, à votre convenance) à propos desquelles il faut remettre les choses à l'endroit. En effet, comme le souligne Jean Caune', « la médiation vit, depuis, des années, une période difficile sur le mode du paradoxe. En effet:
elle se veut médiation, on lui demande d'être médiatique;
elle se projette au service des transformations sociales, on souhaite qu'elle fasse preuve d'esprit d'entreprise;
elle a l'ambition de favoriser l'appropriation de l'art par le plus grand nombre, on lui suggère de s'insérer dans le champ des industries culturelles;
elle se propose de jouer un rôle dans une stratégie de réduction de l'écart entre l'art et la population, on lui fait comprendre qu'entre la création et les publics il n'est nul besoin d'intermédiaire. »
1 Jean Caune est professeur à l'Université de Grenoble, docteur de 3ème cycle en esthétique et science de l'art, et docteur d'État en sciences de la communication. Après avoir été comédien et metteur en scène, il a mis en place le centre d'action culturelle de la Villeneuve de Grenoble et dirigé la maison de la culture de Chambéry. Fondant sa recherche théorique sur une pratique réelle, il est, selon moi, de ceux qui ont une véritable légitimité - tant de chercheur que de praticien - pour proposer une analyse des fondements idéologiques et artistiques de la médiation.
J'ajouterai que la culture peut, certes, être émancipatrice, mais surtout lorsqu'étant dans son rôle, elle questionne la société, interroge chacun, dénonce et choque, alors que, l'heure étant au consensus et au consumérisme, on lui répète qu'elle serait plus utile si elle se consacrait prioritairement à la reconstruction d'un mythique lien social perdu ou, pourquoi pas, à la lutte contre l'exclusion.
Et c'est encore à Jean Caune que j'emprunterai la
quatrième question: Là où l'immédiateté devient valeur, quelle place reste-t-i1 à la médiation et à la transmission? Là où l'image se remplit d'elle-même, quelle place reste-t-i1 pour les apprentissages de la réception esthétique?
Enfin, la cinquième question qui, je pense, n'a pas besoin d'être commentée, pourrait être la suivante:
N'est-il pas temps d'en finir avec les études, les colloques et les déclarations sans suite, dans deux domaines où l'urgence est grande de donner, dans la France entière, l'impulsion et les moyens, budgétaires et humains, d'un développement véritable; je veux parler, d'une part, de l'éducation artistique et de la création en direction de l'enfance et de la jeunesse et, d'autre part, de l'encouragement réel des pratiques amateurs dans toutes les disciplines artistiques, en liaison étroite avec les acteurs professionnels de l'activité artistique et culturelle?
Abordons pour terminer le problème du développement de l'emploi culturel. Je ne parlerai pas du problème connexe du régime des intermittents qui est abordé dans le programme du PS et que d'autres évoqueront certainement ce soir.
À mon sens, la première mesure d'urgence à prendre pour créer des emplois dans ce secteur, est d'accroître très sensiblement les aides financières aux structures artistiques et culturelles. Elles ont, pratiquement toutes, besoin de renforcer les équipes, d'autant que leurs subventions ont, bien souvent, été rognées voire même supprimées et que nombre de postes aidés ont disparu.
Il conviendra, par ailleurs, dans un second temps, de mettre l'ensemble du territoire national à niveau en ce qui concerne le parc des équipements artistiques et culturels, qui est loin d'être satisfaisant. En attendant, il faut surtout être conscient que la grande majorité des entreprises culturelles fonctionnent dans des conditions de survie et au prix de choix qui pèsent lourdement sur les conditions, et parfois la qualité, de leur travail.
À partir du début des années 80, face au manque de lieux de formation qui constituait un frein réel au développement de l'emploi culturel (entre autres dans le domaine de l'administration et de la gestion) un effort important a été réalisé. Aujourd'hui, la machine s'est emballée et l'on arrive à la situation suivante: Environ 5000 étudiants sortent chaque année de 270 formations initiales généralistes, avec un DUT, un DU, une licence professionnelle ou disciplinaire, ou encore un mastère professionnel (sachez qu'il existe plus de 80 mastères 'culture' en France !). Par ailleurs, l'enseignement supérieur Culture comprend 120 établissements spécialisés, délivrant 40 diplômes différents et regroupant quelques 35 000 étudiants. Or, le marché de l'emploi culturel est évalué à environ 4000 offres d'emploi annuelles, tous secteurs confondus ...
Il est, de plus, évident que ces fomlations ne se valent pas toutes: certaines sont excellentes, se caractérisant par une implication forte des professionnels, ainsi que par des partenariats noués avec les Drac et les collectivités territoriales. D'autres conduisent malheureusement à des impasses, ou à l'Anpe, et je me garderai de donner des pourcentages ...
Il est urgent de prendre deux mesures:
Mettre en place une véritable évaluation à l'échelle nationale, permettant de juger les modalités de recrutement, d'organisation pédagogique et de contenus d'enseignement, de ces formations supérieures;
lancer des études sur l'état et l'évolution probable du marché de l'emploi culturel (et pas uniquement dans le secteur du spectacle vivant comme c'est le plus souvent le cas aujourd'hui), ces études étant prises en charge par des observatoires nationaux, ou régionaux là où ils existent.
Pour finir - et afin qu'on ne me reproche pas d'avoir fait l'impasse sur la télévision -, je terminerai par une citation de Marx ... Groucho Marx bien sûr, le dernier des Marx Brothers disparu il ya une dizaine d'années, qui, dans ses 'Mémoires d'un Amant Lamentable', écrivait: « Je trouve que la télévision est très favorable à la culture. Chaque fois que quelqu'un l'allume chez moi, je vais dans la pièce à côté et je lis ».
Je vous remercie pour votre patience.
Claude-Olivier Stern